logo-mini

Prix Nobel collectif : la légitimité est-elle dans le nombre?


Partager

Et ce matin  on va se pencher sur le dernier Prix Nobel de la paix : la société civile tunisienne.

Alors, l’idée est belle et, comme pour l’UE, qui avait remporté le Nobel en 2012, j’en comprends la logique. Comme lorsque le Pullitzer de journalisme avait été décerné, non pas à un ou deux journalistes, mais carrément aux rédactions ayant traité les données révélées par Edward Snowden, l’an dernier. Ou à celles ayant traité l’ouragan Katrina, en 2006. Mais, j’ai l’impression de voir une logique se dégager, une logique du nombre.

Sauf que, ces prix, pour justifiés qu’ils soient, avaient été conçus pour être décernés à des individus exceptionnels, qui, par leur travail et leur dévouement, avaient contribué, qui à la paix, qui, à l’excellence du journalisme, au-delà de ce que l’on était en droit d’attendre d’une personne normale. Bref, ce sont des prix qu’on décerne normalement aux héros. Et un héros, par définition, c’est celui qui est seul contre tous, qui se dresse, dans les circonstances les plus difficiles et qui renverse les obstacles par son seul courage. Symboliquement, c’est très fort, un héros.

Et même si on ne va pas si loin, même si on ne va pas jusqu’à parler de héros mythologique, de héros de fiction, il s’agissait de mettre en valeur un homme qui serait exemplaire, un homme révélé comme étant providentiel.

Ah ben, non, justement pas seulement quelqu’un de bien, parce que si vous vous souvenez bien, la suite de la chanson, c’est : sans grand destin. Or le prix Nobel de la Paix, et même le Pullitzer, s’ils sont prestigieux, c’est parce qu’ils sont censés signer l’exceptionnel, le prodigieux. Vous me direz, c’est vrai que Obama, par exemple, ça n’avait pas été fabuleux. Que même pour le Pullitzer, y’avait eu des contestations. Et puis que les héros, en vrai, peut-être bien que ça ne court pas les rues, quand on ne les fabrique pas.

Maiiiis non, pas fabriqué dans ce sens là, pas à coup de science, de médecine et de bio-ionisme dont on ne sait pas bien ce que c’est au moment où on double la série en français. Non, fabriqué par les médias, façonné par l’espoir des gens, comme les prix Nobel de la paix l’ont tous été un peu, d’Obama premier président noir américain à Bertha Von Suttner, féministe militante pour la paix en passant par Mikhaïl Gorbatchev, pour l’arrêt de la guerre froide. Mais enfin, certains, comme Desmond Tutu ou bien Martin Luther King ont quand même bien mérité de leur titre, non ? Est-ce qu’on n’en trouve plus, des héros, de nos jours ?

C’est la question, je crois, on y vient. Cette injonction, première à revenir dès que quelqu’un essaie de faire quoi que ce soit : pour qui tu te prends ? Je ne parle même pas d’héroïsme, non, c’est valable pour tout, ou presque. De nos jours, aucune ambition personnelle n’est valide, aucun héroïsme est possible. Vous souhaitez enquêter sur l’affaire HSBC ou bien sur la NSA ? C’est en collectif de journalistes, qu’il faut y aller, la légitimité est dans le nombre. Et si l’on veut changer le monde, on ne s’attend pas à pouvoir se dresser, seul contre, au choix, l’oppression, l’injustice, etc.

Non, on signe, un parmi des milliers, peut-être des millions, une pétition en ligne. Rien ne dit (et l’expérience dit plutôt le contraire) que ça marchera. Mais en la pétition rassemblant plein de gens, on met notre foi comme on le faisait, avant en des personnages charismatiques capables de changer, par leur seule action, le monde. Une femme qui refuse de s’asseoir dans la section réservée du bus. Un étudiant qui se dresse face à un char, porte d’une Paix Céleste que la Chine ne connaissait plus. Une religieuse pour qui la pauvreté en Inde et ailleurs n’est pas justifiable. Un homme qui refuse les castes et rejette ses propres privilèges. Etc.

Alors pourquoi ? Pourquoi refuser de plus en plus l’idée même qu’on puisse être héroïque, que des gens, oui, seuls au moment où ils se dressent la première fois, même s’ils sont rejoints ensuite, peuvent changer la face du monde ? Par cynisme ? Je ne crois pas. Par idéalisme, plutôt.

Oui, l’idée, c’est qu’un seul individu est ou bien devrait être impuissant. Non seulement il n’y a pas d’homme providentiel, mais il ne devrait pas y en avoir, pas quand l’idée d’égalité n’amène plus tout un chacun à aspirer à l’excellence qui le détacherait de la masse, mais plutôt à l’idée que tout le monde étant égal par ailleurs, notre seule ambition différenciante les uns des autres devrait être dans nos capacités à consommer. En gros, on ne peut pas être plus égaux les uns que les autres et être héroïque est une ambition ridicule, outrée ou bien alors anti-démocratique, presque. Par contre, on peut avoir une plus grosse parabole que le voisin.

Alors bien sûr, vous pourrez me dire avec raison que dans l’histoire du Nobel, dès le départ, on a plusieurs fois donné le prix à des collectifs, comme la Croix Rouge, par exemple. Que mon procès d’intention est injuste, un peu parano, un peu dépassé. Vous aurez sans doute raison. Et pourtant. Vous n’avez pas l’impression quand même que la vertu est passé de l’homme à la masse et la légitimité du combat éthique d’un individu à la bataille de valeurs morales du groupe ? Moi, si. Et ça me gêne un peu aux entournures.


Poster un Commentaire

1 × 5 =

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.