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islamisme

Le mot qui cache la pensée


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Le 9 octobre, à Paris, Libération s’interroge — enfin — sur le mot « islamisme » qui, à force de tout attraper, n’a aucun sens. L’article ne manque évidemment pas de rappeler qu’à l’origine c’était l’exact équivalent de « christinanisme ». À part peut-être chez Daech ou Al Qaeda, ce dernier n’a pourtant jamais servi à désigner comme une totalité globalisante, disons, l’OAS, le Ku Klux Klan, la Manif pour tous et les sécessionnistes est-ukrainiens — dont les actions seraient représentatives de problèmes inscrits dans la rédaction des Évangiles, ou de la Bible.

Le journaliste Frantz Durupt dénonce l’imprécision du substantif dans son usage médiatique depuis les années 1990, et remonte à sa conceptualisation dans le creuset universitaire, notamment avec Olivier Roy et Gilles Keppel, dix ans plus tôt. Les islamologues avertissaient de l’insuffisance d’un terme qu’ils n’utilisaient que faute de mieux — précaution vaine une fois leur trouvaille sortie du cadre académique. Mais, avant eux, Durupt indique Jean-François Clément, comme instigateur du nouveau sens d’un mot qui était tombé en désuétude.

Clément fut un temps enseignant à l’université de lettres de Rabat, et avait observé avec intérêt une suite d’événements qui a culminé en 1975 avec l’assassinat du syndicaliste Omar Benjelloun par la Chabiba islamiya (ou « Jeunesse islamique »). Il y a vu une rupture, qui se manifestera aussi en Égypte et en Iran. C’est pourquoi il a cru pouvoir exhumer le mot « islamisme » de l’oubli relatif où il était, pour traduire «islamiya» tout en spécifiant une signification originale. Car, en plus de la dérive médiatique, Clément déplore la disparition d’un aspect capital de son observation.

Pour lui, ce phénomène est «le produit de l’Occident, une forme de défense qui crée des interdits nouveaux, des interdits qui n’étaient pas dans l’islam, avec un fond d’angoisse». Il juge qu’il s’agit d’ «un mouvement moderne, pas du tout relié à une tradition musulmane quelconque», et rage que « rétrograde » ou « moyenâgeux » soient devenus ses synonymes.

Olivier Roy se souvient d’en avoir été conscient : «On utilisait le mot pour ne pas créer de confusion avec les intégristes, les fondamentalistes, en [ne] désignant [que] ceux qui reconstruisent l’islam comme [une] idéologie politique. Ça s’appliquait très bien par exemple aux Frères musulmans ou à Khomeiny». Selon Libé, c’est Gilles Keppel qui étend la notion à tout ce qui, pour lui, vise à une « réislamisation » de la société, par la violence ou la non-violence. À ce compte, devient très vite « islamiste » tout musulman un peu « réactionnaire ». Ce qui empêche de fait de décoder les rapports de force et les négociations à l’œuvre, et, en conséquence, ouvre un boulevard aux politiques identitaristes.

Le 22 août, le même quotidien a publié un texte Scott Atran, en réaction aux attentats de Charlottesville et de Barcelone. Le chercheur du CNRS souligne la structure commune de l’ethno-nationalisme, aux États-Unis ou en Hongrie, et du jihadisme, transnational. Il y voit «le revers sombre de la mondialisation», une conséquence du démantèlement des sociétés traditionnelles et de la destruction des liens sociaux.

En effet, ces tentatives de reconstructions relèvent toutes de l’« invention d’une tradition ». Ou plutôt, d’une parodie de celle-ci. L’une réagence les ruines du racisme « scientifique » du XIXe siècle, l’autre un fantasme de la Oumma, telle que rêvée au même XIXe… par la première. Les deux se veulent source de cohésion nationale, autant que moyen de gestion des flux économiques. Nous sommes devant des créations, éminemment postmodernes, qui instrumentalisent la race et la religion, pour et par des nationalismes marchands, même si pas forcément territorialisés.

Au-delà de la forme cristallisée en contexte islamique, les pays fortement sécularisés vivent une résurgence du racisme le plus obtus, pour tenter de faire ciment. Le Vatican ne se trompe pas en condamnant la dérive politisée qui entraîne son église américaine vers les extrémistes évangélistes — non moins transnationaux que les musulmans. L’Orthodoxie moscovite devrait se méfier, au minimum, de l’appui si généreux et si soudain que lui offre une bureaucratie née dans les rivières de sang d’octobre 17.

Le néo-confucianisme du parti communiste chinois pourrait paraître un gag historique, s’il n’était en regard du non moins curieux syncrétisme « marxo-chamaniste » nord-coréen. Quant à la Palestine… On peut faire le tour du monde ainsi.

En 1995, au cœur de la révolution musicale de la techno, le DJ néerlandais Jaydee clôturait son album House Nation avec un très méditatif hommage à Philip Glass et Steve Reich : Think For A While.


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