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Comment faire émerger les talents des quartiers?


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Bref, ce weekend, j’étais avec les gens de l’autre côté de la barrière, ceux qui font peur quand ils arrivent en ville, jeunes tcharmils et parents pauvres qu’on ne veut pas voir avec passion. Et vous savez quoi ? Concrètement, les enfants, ce sont les mêmes à Anfa Sup ou à Gottingen. Ils ont des rêves, des passions, des étoiles plein les yeux. J’ai rencontré un jeune homme qui veut devenir animateur radio international avec de l’emphase sur tous les mots et qui, dans l’intervalle, fait de la photo et du théâtre amateur dans une troupe qui s’appelle 7 Arts, parce que tous les arts, ils veulent les pratiquer. Deux arts aujourd’hui, demain, le monde !

Oui, ce jeune magnifique qui rêve et agit, qui fixe et qui s’agite, est une bénédiction et aussi un problème : c’est un gosse des quartiers, un de ceux dont on a appris qu’ils étaient désespérés, violents, casseurs et insultants envers les femmes.

Et on fait mine de s’interroger : que diable peut-on faire pour cette jeunesse qui se tourne vers la violence, peut-être le radicalisme ? En tout cas, un sauvage, rien à voir avec le Maroc qu’on a connu et qui ne veut pas entendre raison…

De son côté, je ne crois pas qu’ils vivent exactement les choses comme vous les voyez. Il ne se dit pas que sa vie est atroce, il rêve. Il sait que le monde est dur, il l’a appris à ses dépens. Pourtant, il voudrait montrer ce qu’il a à dire, comme tout le monde. C’est plutôt beau, ce qu’il a à dire. L’humour, la politesse du désespoir, chez les jeunes, ça tourne au burlesque qui présente des chikhates hommes barbus à un mariage où hommes et femmes sont droits dans leurs bottes et leur rôle, à peine reliés entre eux par le corps chancelant d’une petite vieille qui leur permet de communiquer la joie de vivre. Oui, parce que clairement, les gens qui tabassent les homos ou bien les trav, ça doit être eux, ces jeunes sans repères ni valeurs, vous vous dites ? Non, eux, ce sont, le temps de 5 minutes, les Conchita Wurst de Sidi Moumen pour mieux montrer en un tableau drôle et subversif comment toutes ces polémiques ne les concernent pas.

Tout ça pour vous dire qu’ils ont du talent à revendre, bien plus de subtilité que vous ne l’imaginez, ces jeunes-là. Et pas seulement ceux-là : bien d’autres encore qui se démenaient au même moment sur la scène de l’Escalablanca pour tenter de gagner un nouveau public. Ceux qui émergent grâce au tremplin l’Boulvard, aussi. Et tant et tant d’autres qui font de la danse, de la musique, de la peinture et du reste. En même temps, est-ce bien raisonnable d’en avoir jamais douté ? Je veux dire, c’est quand même pas nouveau : Nas el Ghiwane, ils ne venaient pas des beaux quartiers ou je me trompe ? Et Abdellah Taïa, il n’était pas pauvre, élevé entassé quelque part à Salé ? Et si, en fait, la majeure partie des talents marocains – exactement dans la proportion de la majeure partie de la population marocaine en fait, était pauvre, négligée et déconsidérée ? Tout enfant qui ne devient pas ce qu’il peut être, c’est Mozart qu’on assassine, nous dit Saint-Ex. Combien de Mozart assassinons-nous tous les jours, à ne pas vouloir leur donner leur chance ? En repartant à la fin du weekend, ravie et pleine d’espoir, cette question me hantait quand même. Et dès lundi matin, entre une vidéo propagande qui voudrait contraindre le corps des femmes, pas plus enfermées à Sidi Moumen qu’ailleurs, au départ, mais dont je sais que le message se répandra mieux chez ceux que l’on n’arme pas de la pensée analytique nécessaire pour résister à la propagande du pire ; et l’annonce que le festival de Casa n’aura pas lieu « par manque de temps » quand ces gamins-là font pour trois francs six sous des spectacles toutes les semaines, je me mettais en colère. C’est que, voyez-vous, finalement, les gens de talent, chez nous, on les reconnaît quand ils partent ailleurs. Tenez, les Hoba Hoba, maintenant, on les appelle les Clash marocains, il paraît. Ha ! Ça va bien les faire rigoler de le savoir, avant on voulait y voir une movida à la marocaine, mais peu importe : la référence est ailleurs. Et d’ailleurs, on ne les connaît vraiment bien que depuis qu’ils sont prix découverte Orange, il y a quoi ? Deux ans ? Alors que le groupe a quoi ? 15, 16 ans d’existence ? Non, évidemment, les jeunes, ces mêmes tcharmils un peu vieillis, quand même, ils ont mon âge, les connaissaient depuis longtemps, hein. Mais dans les beaux quartiers, il est devenu raisonnable et normal d’aller se déhancher sur Bienvenue à Casa dans un bar interlope combien de temps après la sortie effective de l’album dans lequel cette chanson est née? Oui, probablement après que ce ne soit bien vu en France. Et quand je les vois galérer, franchement pas riches de leur succès, c’est le moins qu’on puisse dire, je les admire de rester cool et de jouer tranquilous pour animer la partie gratuite de festivals sélects où les bobos dans mon genre profitent du passage de Bregovic. D’autres, c’est vrai, qui devaient sans doute aussi avoir des rêves, certains qui avaient en tout cas des licences, qui avaient fait des études et avaient cru en eux avant de se casser les dents se sont faits sauter, emportant avec eux la lumière d’autres gens, en 2003, par exemple, là où ils ne passaient pas, ni sur la scène, ni en dehors, ombres terribles d’une lumière qu’on leur déniait.

Évidemment, ça va sans dire mais ça va mieux en le disant, on ne cautionne pas, on n’explique pas, on ne justifie rien. Mais ce matin, on s’interroge : dites-moi, y aurait pas un moyen pour que ces jeunes, ces talents-là dont on a besoin, croyez-moi, soient reconnus ? Et ne me dites pas qu’ils ne sont pas assez cultivés, que c’est un problème de langue. Certains m’ont parlé dans un très bon français et puis de toute façon, on le sait tous que ça n’est qu’un prétexte. Ou peut-être pas ? Qui d’entre vous a entendu parler de Rajaa Latifine ? À Sidi Moumen, elle joue à guichets fermés, drôle et inspirée, un sketch après une impro, superbe. Mais parce qu’elle parle en darija, c’est une star de l’autre côté du miroir. On ne fait pas tellement d’animateurs radio international, voyez, nous, on fait des stars tellement locales qu’elles ne traversent pas la ville. Peut-être bien que c’est pour ça qu’on veut la validation de l’étranger pour adouber nos génies : ça garantit peut-être que ce qui sort de la bouteille sera halal, pas trop hors cadre, pas trop incontrôlé, on ne sait jamais… Et on oublie que l’art, l’aspiration à la transcendance et à la lumière, est un besoin fondamental de l’être humain et notre seul réel moyen de communication – mais tellement efficace ! De l’autre côté de la barrière sociale.


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