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Boris Johnson

À l’Est de Suez


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Boris Johnson

Boris Johnson est un politique anglais connu pour ses provocations énormes. Il fut l’un des plus véhéments pro-Brexit, qu’il a regretté dès le lendemain du vote. Peut-être s’était-il fait sermonner par Rupert Murdoch, le très conservateur magnat du groupe transnational de médias non moins conservateurs, tels Fox News, Sky News et nombre de tabloïds célèbres pour leurs méthodes peu reluisantes.

Dans l’actuel gouvernement de Theresa May, il a hérité du poste de ministre des Affaires étrangères. Un lot de consolation, avait-on pu supposer à l’époque, mais qui n’a pas l’air de le consoler beaucoup. On le trouve à la manœuvre, et en gros sabots, pour renverser sa Première ministre. Elle est, de fait, affaiblie par les dernières élections, une économie post-référendaire qui place désormais les Britanniques en queue du peloton d’un G7 dont ils tenaient la tête il y a encore un an et — horreur libérale absolue — une notation dégradée par Moody’s.

En attendant de récupérer les clefs du 10 Downing Street, BoJo, comme est surnommé l’ancien maire de Londres, doit pourtant remplir les fonctions qui lui sont échues. On a donc découvert ce week-end des images du ministre en Birmanie, visitant l’un des plus grands temples bouddhistes de Rangoon, en janvier dernier. C’est-à-dire quelques mois avant le renouveau, cet été, de la répression, mâtinée de nettoyage ethnique, des Rohingyas par l’ex-junte et son prix Nobel coopté. Les caméras de Channel 4 étaient là, et ont capturé le ministre maugréant, après les avoir salués, qu’il évitait ces journalistes depuis des mois.

Fidèle à la désinvolture de collégien attardé qui fait son image de marque, le politique est pris d’un soudain accès de lyrisme après avoir fait sonner l’une des cloches du temple. Il se met à réciter Mandalay, un poème publié par Rudyard Kipling dans ses Ballades de caserne, en 1892. Le texte évoque un soldat colonial rentré chez lui et nostalgique d’une jeune fille « embrassée » en Birmanie, qui se languirait de lui. Ainsi, Channel 4 a pu diffuser les images d’un chef du Foreign Office, au cœur de la pagode de Shwedagon, haut-lieu du bouddhisme birman, récitant : «Car le vent dans les palmiers, et les cloches du temple disent : “Reviens, soldat britannique…”»

L’ambassadeur, au flegme brusquement agité, remet nerveusement ses lunettes en place. Puis il rappelle à son patron qu’il est enregistré et suggère que ce n’est «probablement pas une bonne idée», empêchant ainsi que ne soit prononcé un vers passablement insultant pour la figure du Bouddha. BoJo, lui, prend des photos avec son téléphone californien, un petit sourire satisfait sur le visage.

On pourrait croire que son plaisir est surtout d’avoir transgressé les règles détestées d’une chaîne de télé qu’il voit comme « gauchiste ». Quant aux « indigènes », ils paraissent n’être qu’un décor exotique. Pour BoJo, semble-t-il, le « grand Autre », l’autorité honnie, c’est la télévision. Pas le lieu saint, ni l’État qu’il visite officiellement. BoJo a tout d’un ministre de téléréalité.

Sans le diplomate, peut-être aurait-on eu ce passage où le soldat, se plaignant des contraintes de la vie dite « civilisée », soupire : «Envoyez-moi quelque part à l’Est de Suez, où le meilleur est comme le pire, Là où les Dix Commandements ne s’appliquent pas…» Si Mandalay est d’abord le nom de l’ancienne capitale du Myanmar, le texte de Kipling a par ailleurs été chanté par Franck Sinatra — avec des arrangements qui évoquent les fanfares militaires.

Le crooner, on le sait, aimait le milieu des casinos, ce qui explique peut-être que Mandalay Bay soit devenu le nom d’un grand hôtel de Las Vegas. Celui-là même d’où, dimanche soir, un paisible retraité — mais pas des troupes coloniales, celui-là — vient d’assassiner froidement au moins 58 personnes, en blessant plus de 500 autres. Depuis la fenêtre de sa chambre au 32e étage, il a tiré à l’arme automatique sur la foule d’un concert en contrebas.

Au moment de la rédaction de cette chronique, le bilan est encore provisoire. Et les motivations du tueur, incertaines. Quoi qu’il en soit, CBS News compte qu’il s’agit du 273e mass shooting (faisant au moins quatre blessés ou morts) de cette seule année 2017. À un jour près, cela fait une tuerie de masse par jour aux États-Unis. Kipling se trompait lourdement : le monde «où le meilleur est comme le pire, Là où les Dix Commandements ne s’appliquent pas», n’est pas qu’à l’Est de Suez, il est aussi à l’Ouest.

Franck Sinatra n’a pas chanté que des chansons coloniales. Il a aussi interprété My Way, en faisant un tube planétaire qui fut repris tant par Elvis Presley que par l’emblématique punk britannique Sid Vicious. Le morceau original, au texte très différent, n’était autre que celui de Claude François, en 1967, Comme d’habitude.


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