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Y a-t-il une limite aux dérives sécuritaires?


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Bon, j’aimerais qu’on fasse un point, là, maintenant. Soyons honnêtes, vous croyez vraiment que des décennies de discours sécuritaires à base de… Et aussi de…

Oui, vous croyez que des années et des années de discours  politiques sur la peur de l’autre, ça n’a pas de conséquences ? Eh bien vous vous trompez, et lourdement, encore. Parce que les dérives sécuritaires, c’est un petit peu comme l’eau bouillante pour les grenouilles : si vous les plongez direct dedans, elles sautent ailleurs pour voir si la mare est plus fraîche. Mais si vous chauffez l’eau doucement, elle sera anesthésiée. Je sais, j’ai déjà utilisé cette comparaison, c’est qu’elle est juste. Et là, il serait un peu temps de se réveiller.

Oui, sans anesthésie. Allons-y donc. Un peu partout, les manifestations racistes augmentent, du regain de faveur d’un Ku Kulx Klan qu’on croyait parti dans les limbes d’une histoire honteuse à la Corse en passant par Pediga en Allemagne. Depuis le 11 septembre 2001, les lois d’exception, qu’on les appelle Patriot Act ou bien état d’urgence se multiplient, dans presque l’ensemble des pays du monde. Et, malgré des rapports accablants démontrant l’inutilité intrinsèque de la torture, l’un des candidats favori des primaires américaines, Donald Trump, se fait applaudir à tout rompre quand il explique que le waterboarding, ce n’est pas vraiment grave, d’ailleurs, lui, aux terroristes et criminels, il leur ferait pire. En même temps, c’est le même qui veut construire un mur à la frontière mexicaine et interdire l’entrée aux États-Unis aux musulmans, vous me direz, mais justement : ça n’est pas rassurant. Il a gagné trois états déjà et est grand favori des primaires de son parti. Et le tout sur un discours qui pourrait se résumer à : je sais parce que j’ai du pognon et si vous êtes malheureux, c’est tout de la faute de…

Bref. Vous savez tout cela. Vous savez les Le Pen glorifiés, vous savez Jobik, vous savez l’extrême partout. Mais est-ce que vous réalisez à quel point on dépasse le simple stade des mots ? Tenez, par exemple, un candidat à la présidentielle Philippines s’est déclaré… Favorable aux escadrons de la Mort. C’est pas des paroles en l’air, hein. Le monsieur en question, un certain Rodrigo Duterte, est maire de Davao, la capitale d’une île du Sud. Et figurez-vous que dans cette ville, depuis les années 90 sévit une milice privée responsable de plus d’un millier d’assassinats, d’exécutions sommaires de petits malfrats, voyous, dealers et autres enfants des rues ou vagabonds. On pourrait se dire que c’est un problème, n’est-ce pas ? Pas pour le maire, qui déclarait en 2009 et je cite : « Si vous avez des activités illégales dans ma ville, si vous êtes un criminel ou appartenez à un syndicat qui s’en prend aux innocents de la ville, tant que je suis maire, vous êtes une cible légitime d’assassinat. »

Vous me direz c’est loin tout ça. Oui, enfin, c’est quand même un problème quand un candidat à une élection explique tranquilou bilou que oui, les escadrons de la mort, c’est lui et que c’est un programme électoral valide. Non, parce qu’il a carrément déclaré en 2015 qu’il était derrière tout cela. Et que cela soit vrai ou pas, c’est carrément flippant car il est donné second aux élections et sait-on jamais ? Perso, je n’aimerais pas être devant quelqu’un, dans une course, qui se vante d’assassiner à tour de bras.

Mais bon, on en revient à : c’est loin. Alors rapprochons-nous. Hier, tous les journaux de France titraient sur le démantèlement de la « jungle » de Calais, et plus personne ne  s’intéressait au sort des migrants. Comprenez, tout cela, c’est la jungle, c’est dangereux, c’est sauvage, c’est primitif, passez votre chemin. Allez, je ne vais pas refaire mon papier de la semaine dernière sur la novlangue, rassurez-vous. Contentons-nous de l’évolution des lois : hormis la Suisse, désormais, on trouve normal de virer et déchoir de la nationalité les bi-nationaux (ou pas d’ailleurs) coupables de crimes et parfois de délis. Au Danemark, et bientôt ailleurs, on trouve légitime de piquer les bijoux de famille des migrants. En Australie, en Hongrie, on veut carrément leur tirer dessus quand ils tentent de passer la frontière. Un peu partout, l’idée de jeter au trou les journalistes ou non, alors disons leurs sources, paraît de bonne guerre d’information. Et tout un tas de lois, prévues au départ pour des cas d’exception qu’on comprend bien sont détournées, parfois de manière parfaitement truande et sans justification réelle, juste parce que la police notamment, vous savez, celle qui a l’apanage de la violence légitime de l’état ? Décide d’abuser de ses pouvoirs.

Tenez, on va prendre un exemple simple, pas dramatique, qui ne met pas en jeu la vie humaine et qui, pourtant, démontre à l’envie les dérives autoritaires. Savez-vous ce qu’est la confiscation civile ? C’est une mesure qui existe en Amérique du Nord et qui permet à la police de saisir des biens, comme par exemple du cash, dont elle soupçonne qu’ils vont servir à commettre un crime. Cette mesure a été mise en place durant la Prohibition pour combattre les bouilleurs de cru clandestins et puis elle a été oubliée avant d’être ressortie lors de la guerre contre les cartels de drogue dans les années 80. Mais ça restait très limité, puisqu’on ne l’utilisait que lors d’opérations très spécifiques. On parle, aux États-Unis, de saisie d’environ 28 millions de dollars par an de biens et de cash à la fin des années 80. Ça paraît beaucoup, mais sur la masse, ce n’est pas bézef. Mais là, depuis quelques années, à peine depuis le début des années 2010, et sous le prétexte de sécuritaire à tout crin, on a multiplié les confiscations civiles. Or comment ça marche, une confiscation civile ? La police peut confisquer n’importe quel bien, par exemple votre voiture, de l’argent, votre maison, même ! Sous le prétexte que le bien peut être utilisé pour commettre un crime et met en accusation le bien même, en dehors de toute poursuite contre vous. De telle sorte que vous pouvez n’être accusé de rien mais vos biens si et dans ce cas, la charge de la preuve vous appartient. Ce qui veut dire que c’est à vous de faire la preuve que votre bien n’est pas coupable, entre guillemets. Et ce n’est pas si simple, d’autant qu’on doit en faire la preuve devant le bureau du procureur, qui travaille directement avec la police. Laquelle police saisie les biens puis en dispose comme elle le souhaite pour améliorer son fonctionnement. Vous imaginez comment ça peut dériver ? Eh bien, on y est. En 2014, on serait à plus de 5 milliards de dollars de confiscations civiles. 5 milliards, vous vous rendez compte ?

Oui, ben justement : selon les statistiques officielles, cette même année 2014, la somme totale des biens volés par des malfaiteurs aux États-Unis n’est que de 3,5 milliards de dollars. Vous imaginez ? La police a saisi, sans justification réelle, deux fois plus d’argent que les malfaiteurs normaux ont volé. Et tout ça pourquoi ? Parce que désormais, le sécuritaire permet aux institutions, aux politiques, de dépasser les bornes et pas qu’un peu. Parce qu’on se racrapote moralement et que ça a des conséquences, parfois financières mais souvent vitales sur le monde.

Alors la question qui se pose, désormais, c’est quand est-ce qu’on va se réveiller de notre anesthésie de grenouille ? La sécurité passe d’abord par la survie d’un minimum de valeurs humanistes et démocratiques. On en est loin.


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