logo-mini

Spéculation sur les médicaments aux USA


Partager

Et ce matin, dans le Monde des Bisounours, j’aimerais vous parler d’une affaire qui a défrayé la chronique aux États-Unis la semaine dernière : l’augmentation délirante du prix d’un médicament, passé en une nuit et un rachat de 13,50 dollars la tablette à 750 dollars.

Alors pour la petite histoire, ce médicament, le Daraprim est un antiparasitaire traitant la toxoplasmose, particulièrement utile pour les gens immunodéprimés, c’est à dire, en gros, ceux qui ont le Sida. On ne peut pas dire que la molécule soit une nouveauté puisque le médicament a 62 ans, mais il vient d’être racheté par une star-up fondée par un requin venu du monde des fonds spéculatifs, Martin Shkreli.

Un bobo d’autant plus grave que ce n’est pas un cas isolé. Récemment, plusieurs entreprises ont acquis des médicaments depuis longtemps sur le marché et ont augmenté sauvagement leurs tarifs.  Ainsi, selon le New York Times, la Cycloserine, un médicament contre la tuberculose, est passée de 500 dollars les 30 pilules à 10 800 dollars après avoir été acquise par Rodelis Therapeutics, la Doxycycline, un antibiotique est passé de 20 dollars la bouteille à 1 849 dollars six mois plus tard en 2013. Et le mois dernier, Valeant Pharmaceuticals a racheté deux médicaments pour le coeur, Isuprel et Nitropress, lesquels ont été depuis augmentés respectivement de 525 % et 212 %.

Alors comment expliquer ce phénomène ? La première raison en est la FDA ou Food and Drug Administration, qui régule l’accès des médicaments au marché américain. Censée protéger la population contre les risques présentés par les nouveaux médicaments et garantir la bio-équivalence des génériques, en fin de compte, cette administration est la proie des lobbys qui en paralysent l’action et empêchent les médicaments pourtant anciens de se voir concurrencer par des génériques moins chers. La seconde raison est bien entendu le système libéral lui-même puisque le prix des médicaments est régulé par le marché et non par une fixation autoritaire des prix, comme c’est le cas chez nous, par exemple. Au résultat, quand un laboratoire possède, pour une raison X un médicament qui, partout ailleurs dans le monde est générique, aux États-Unis, il se peut fort bien qu’il soit le seul à pouvoir exploiter cette molécule et il est désormais en état de le vendre à n’importe quel prix.

Alors, évidemment, quand on augmente brutalement le prix d’un médicament de 5400 %, ça provoque quelques remous. Hillary Clinton s’est même fendue d’un tweet qui aurait provoqué la chute du  Nasdaq Biotechnology, un indice qui regroupe les valeurs du secteur biotechnologique, de pas moins de 4,57%, ce qui nous fait plus de 15 milliards de dollars de pertes de valeur boursière cumulée dans la journée. Et puis, Martin  Shkreli a été obligé de faire un pas en arrière, déclarant qu’il allait baisser son prix de vente, même si on ne sait pas à combien, finalement. D’autres fois, déjà, l’indignation générale devant des augmentations folles avait permis de les limiter… Un peu. Mais le système est déjà bien enclenché et l’une de ses justifications est, étonnement, l’Obamacare. Puisque tout le monde doit désormais être assuré, c’est un crime sans victimes, non ? Non, évidemment. Mais vous me direz, pourquoi cette info, aussi pertinente qu’elle soit, nous intéresse, nous, marocains, dont le prix des médicaments est non seulement régulé mais en plus vient de baisser, plusieurs fois d’affilées qui plus est, du fait de l’action volontariste du ministre de la santé ? Eh bien parce que c’est une leçon sur ce qu’amène la libéralisation de la santé, à un moment où, par la bande, on y arrive ici aussi.

Certes, le prix des médicaments est régulé, certes, on vient de mettre en place le Ramed et on va l’étendre aux étudiants, certes et même si ça ne plaît pas aux futurs médecins, on s’assure que les campagnes ne seront plus des zones blanches de médecine en instaurant un service médicale obligatoire de deux ans. Tout cela paraît très bien, sur le papier. Mais outre que nous ne sommes pas étrangers à des scandales de médicaments largement trop chers parce qu’en situation de monopole, comme cela a été longtemps le cas de l’insuline, par exemple, même si depuis, c’est rentré dans l’ordre et que, surtout, ça n’a jamais été dans ces proportions faramineuses, quand on regarde dans les détails, bien des abus sont encore possibles. En premier lieu, le Ramed, on nous dit d’ores et déjà qu’il a des problèmes de financement. C’est-à-dire qu’en fait, tout doucement, on nous prépare mentalement à son échec possible, alors que logiquement, ce genre d’initiatives, on sait ce qu’elles coûtent, il faut donc prévoir leur financement. Mais là, peu à peu, en instillant l’idée de comité de surveillance de gestion, on explique que le système n’est pas rentable (évidemment, tiens!) et donc, pas pérenne…

Par ailleurs, le Ramed a permis de dépouiller les hôpitaux du peu de fournitures qu’ils avaient. Ben oui, puisque les hôpitaux doivent soigner gratuitement ceux qui ont la carte Ramed, qui ne rembourse pas aux hopitaux les frais engagés, vous avez un problème qui devient de plus en plus critique. Et, alors que les campagnes vont désormais bénéficier des services de médecins apointés obligatoirement après leurs diplômes, on ne dit pas avec quelles infrastructures et quels moyens. Or, pendant ce temps, que voit-on arriver ? Non seulement des cliniques financées par qui le souhaite, mais aussi des CHU privés. Et une toute nouvelle université privée de médecine dont les diplômés n’auront pas à effectuer de service médical obligatoire. Du côté des médicaments, des dispositions pour simplifier l’autorisation de mise sur le marché de médicaments sur présentation des autorisations américaines ou européennes, c’est-à-dire la reconnaissance que l’on n’est pas en état de faire ces vérifications sur une base quotidienne. Vous ne voyez pas comment cela peut amener au renchérissement du prix des médicaments ? Moi si, parce que le contrôle de mise sur le marché se fait à tous points de vue et qu’on prépare tout, mais absolument tout pour une médecine à deux vitesses : une, gratuite, pour tous, défaillante et sans moyens dont on va déplorer en pleurant beaucoup qu’elle n’est pas rentable et qu’il n’est plus raisonnable de la soutenir à ce prix, vive le partenariat public-privé (c’est déjà ce qu’on fait) et l’autre, totalement privée, sans doute  (encore que ce n’est pas garanti) mais en tous les cas extrêmement chère sur le modèle américain, non pas dérégulé mais dont la régulation ne se fait pas en faveur du patient. Et pour le moment, on peut jurer ses grands dieux la main sur le coeur que ça n’aura pas lieu, le simple observateur de la vie politique ne peut que constater que c’est déjà ce qu’on avait fait pour cette question de CHU privé et d’université de médecine privée. Alors, juste comme ça, ça vaut le coup de voir comment ça évolue ailleurs, histoire de se préparer à avaler la pilule.


Poster un Commentaire

20 − 19 =

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.