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Picasso

Picassociologie


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Picasso

Et si, par son œuvre toujours aussi inclassable, Picasso n’avait pas interrogé seulement l’Histoire de l’art, mais aussi d’autres disciplines, dont une, la sociologie ? Picasso, sociologue ? Pourquoi pas… Mais alors de quelle sociologie le maître pourrait-il bien être l’inventeur ? Si l’on veut aller plus loin dans cette hypothèse, sachons que la sociologie a besoin d’un minimum de règles, de lois, d’axiologie ou de méthode.

Regardez un tableau de Picasso, et efforcez-vous d’y trouver ce qui se rapproche d’une méthode ; oui, efforcez-vous encore de trouver l’ordre de son discours pictural ! Où et quand cela commence-t-il ? Et comment sait-il où cela s’achève ? Comment pouvons-nous appréhender la manière dont il s’y prend ? Il suffit de voir et revoir Le Mystère Picasso de Clouzot pour se convaincre que c’est à n’y rien comprendre… mais qu’un tableau du maître ne pourrait pas être autrement ! Sinon il y perdrait tout son équilibre, sa perfection qui ne veut pas en être une. Son ordre, en vérité, qui ne veut pas dicter, tout diriger… mais qui, à terme, gouverne tout.

Un Picasso, c’est le parfait désordre de la vie elle-même. C’est la mutation qui, arrivée à son acmé, mute de nouveau. C’est peut-être l’essentiel, la défamiliarisation enfin advenue, dont le réel ne peut se passer pour exister et exister encore. Alors ? Rien là qui décourage, si l’on veut tenir le pari d’un Picasso sociologue, d’une picassociologie. Oui, mais à condition que Picasso soit un immense et génial sociologue du moment.

Celui d’un moment que l’Histoire de l’art décrit, conceptuellement, comme un moment de défamiliarisation du réel et qui, transposé sur le terrain d’une sociologie aussi interprétative qu’expérimentale, pourrait servir les desseins d’une défamiliarisation autre.Picasso, l’Histoire de l’art en témoigne, puise avec d’autres – dada, les surréalistes – dans son époque, son cortège de guerres, d’explosions, de démembrements, la force de montrer à cette même époque et celles qui s’ensuivent que rien ne pourra plus, en art, porter le même nom. Tout éclate – forme, fond, perspective, espace, temps – et plus rien de ce qui fut familier ne le sera désormais.

Et si, à l’instar de ce qui est arrivé dans l’art, à un moment donné, le principe de défamiliarisation du réel était non pas seulement envisageable, mais nécessaire à la compréhension des faits sociaux ? Et si l’œuvre de Picasso, comme moment, était la métaphore d’une société dans laquelle tout s’est déplacé, à cause d’hier, et où rien ne sera plus jamais à la même place demain ?

Une société dont les yeux, le nez, la bouche ont été déplacés. Un corps dont les membres se sont substitués les uns aux autres, tout cela n’en dessinant pas moins les traits d’une figure et les contours d’une anatomie… Mais ce visage et ce corps sont autres, reconnaissables comme tels, mais que les anciennes règles du regard ne peuvent, ne veulent plus reconnaître.

Cette société ressemble, trait pour trait, au Maroc d’aujourd’hui. Un pays, une société qui, d’une certaine manière, vit son « moment Picasso ». Un Maroc du déplacement, de la défamiliarisation. Mais dont le visage se dessine autre, transfiguré. Et non pas défiguré. Comme se plaisent à le proférer tant les idéologues conservateurs que les nostalgiques perdus qui, en vérité, ne peuvent voir ce qui advient, sous leurs yeux.

Alors ? Admirons le chef-d’œuvre d’une société qui s’invente et rêvons, dans un département de sociologie, d’un cours dont l’intitulé serait « De l’œuvre de Pablo Picasso comme préalable nécessaire à l’interprétation d’une mutation sociale ».


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