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Le Japon : puissance militaire?


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Et ce matin, on va parler d’une loi qui vient de passer au Japon et qui vient de changer en profondeur la face du pays du soleil Levant.

Eh oui, vous le savez sans doute, depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, le Japon a une constitution résolument pacifiste, qui ne lui permet pas d’avoir une armée, encore moins d’intervenir dans un conflit hors sol. Or voilà que le premier ministre, monsieur Shinzo Abe vient de faire passer onze nouvelles lois de défense au Sénat qui permettraient justement cela.

Ainsi, ces nouvelles lois vont permettre aux troupes japonaises d’intervenir hors sol en renfort aux côtés de leurs alliés, notamment américains, dans des situations où « le Japon serait, de loin ou de près, menacé ». Un principe qui va clairement à l’encontre de la constitution, qui précise, dans son article 9 : « Le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ainsi qu’à la menace ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux. Pour atteindre ce but, il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l’État ne sera pas reconnu. »

Seulement voilà, Shinzo Abe a tenu sa promesse envers son allié américain, faite lors de son dernier voyage à Washington en avril dernier, où il déclarait « je tâcherai de renforcer la coopération nippo-américaine pour l’adapter aux changements géopolitiques régionaux », comme c’est pudiquement dit, et ses lois ont été adoptées par le Sénat avec 148 voix pour et 90 contre.

Notez que cela ne s’est pas fait sans mal. Outre que des centaines de milliers de japonais sont dans la rue depuis des mois pour s’opposer à ces lois et aux changements qui les accompagnent dans la civilisation japonaise même, ce qui ne s’est jamais vu ou presque dans l’histoire du Japon moderne ! L’immense majorité des juristes de droit public –90 % en tout cas, c’est ce que révèle un sondage réalisé par Nippon Hoso Kyokai (NHK), le groupe public audiovisuel ; jugeaient «anticonstitutionnel» le projet d’autodéfense collective. Et même au Sénat, le vote a dégénéré en pugilat, lorsqu’un parlementaire a voulu se jeter sur le président de cession pour l’empêcher d’entériner les lois. Il faut dire que le Japon est profondément traumatisé par ce qui s’est passé lors de la Seconde Guerre Mondiale, notamment, les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki.

C’est ce pourquoi, la Constitution de 1947, que l’on dit imposée par les américains, a été en fait unanimement acceptée par les Japonais. Et son préambule est très clair : « Nous, le peuple japonais (…), décidés à ne jamais plus être les témoins des horreurs de la guerre du fait de l’action du gouvernement, proclamons que le pouvoir souverain appartient au peuple. » Une forme de défiance envers un gouvernement central susceptible d’entraîner le peuple dans les horreurs de la guerre ayant coûté pas moins de 3 millions de morts au Japon, sans compter les conséquences des irradiations. Dans le même esprit, la Charte des Nations unies, née dans les cendres de la seconde guerre mondiale, visait à « préserver les générations futures du fléau de la guerre qui, deux fois en l’espace d’une vie humaine, a infligé à l’humanité d’indicibles souffrances ». Il faut croire qu’on est loin de cette époque bisounours et qu’aujourd’hui, ce sont les américains eux-mêmes qui poussent à la roue d’une remilitarisation.

Alors pourquoi, quand on sait que l’idée d’un Japon remilitarisé angoisse profondément la région Pacifique déjà relativement volatile ces derniers temps ? Eh bien tout simplement parce que les États-Unis voudraient dominer la région, considérée comme essentielle dans la nouvelle stratégie américaine, rappelez-vous le fameux pivot vers le Pacifique, mais aimeraient bien réaliser la prouesse de l’OTAN version Pacifique Sud : avoir une armée coalisée dont les frais sont assumés en grande partie par les pays alliés, tout en gardant le commandement, avouez que c’est plutôt malin et ça permet de démultiplier la puissance d’une armée américaine hyper technique mais qui ne veut pas mettre en danger ses hommes.

Au résultat, une part importante des japonais, dont de nombreux intellectuels, considèrent que la volonté de Shinzo Abe de passer en force est une véritable trahison. Et d’après l’agence Kyodo, 60 % des Japonais seraient attachés à la Constitution pacifiste du pays et 61,5% seraient opposés aux nouvelles lois de défense qualifiées de lois pour la guerre, lesquelles sont passées véritablement par la bande, après que M. Abe ait tenté de s’attaquer, sans succès, à l’article 9 de la Constitution. Tout cela rentre dans un projet global, intitulé « le beau Japon », selon l’expression consacrée par le livre programme qu’il vient de publier. C’est donc tout un ensemble de nouvelles lois visant à refonder l’identité nationale dans le patriotisme qui est mis en œuvre : loi fondamentale sur l’éducation, avec une forte connotation nationaliste insistant sur « l’amour du pays natal », loi de « protection des secrets d’État » de décembre 2013, qui restreint la liberté au nom de la lutte contre les « ennemis de l’intérieur » et maintenant, lois de défense… À noter que le grand-père de Shinzo Abe, déjà ministre en 1960, avait déjà tenté, et échoué de faire une réforme similaire… Mais il semble que cette fois-ci, on y soit bien.


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