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Les femmes, entre autorité patriarcale (religion) et autorité nationale (laïcité)


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Le mois d’Août a été bien chargé en actualité, ce qui laisse à penser que certains ne se reposent pas, ou plutôt profitent de cette période des congés pour faire la une, particulièrement dans les pays ou l’échéance électorale approche, quitte à faire du n’importe quoi.

Et ce fut le cas en France, où faute de débattre sur les vrais problèmes qui inquiètent le citoyen, comme la récession économique, le chômage, la précarité, la xénophobie, l’insécurité pour lesquels les politiciens n’ont pas de réponses alors ils déplacent le débat sur d’autres terrains, malheureusement glissants et dangereux pour occuper l’opinion publique, et ce fut le maillot de bain à manche qu’ils ont appelé burkini que quelques femmes de confession musulmanes ont mis sur la plage pour ainsi déclencher une levée de bouclier, et un affolement jusque dans les hautes sphères de l’état, au point que le premier ministre Manuel Valls en personne le considère comme une provocation contre laquelle «la République doit se défendre».

Sauf que ce maillot de bain à manche est une création australienne qui s’est répondu dans le monde entier, particulièrement chez les musulmans et aussi en occident où des femmes occidentales le portent, la présentatrice de télévision Nigella Lawson et fille de l’ancien ministre des finances anglais en est le parfait exemple.

Du reste, si le burkini peut légitimement être regardé comme archaïque au regard de l’évolution des mœurs françaises en matière de mixité, il faut rappeler qu’il est loin de faire l’unanimité chez les fondamentalistes musulmans. D’une part parce que ce vêtement ne dissimulerait pas encore suffisamment les formes féminines à leurs yeux. Et d’autre part parce qu’il serait quoiqu’il en soit toujours interdit à une musulmane de se baigner en présence d’hommes étrangers. Paradoxalement, et c’est là toute la singularité de la mode dite pudique, le burkini est donc perçu par certains comme un défi aux valeurs de la République tout en étant regardé par d’autres comme une intolérable subversion des normes islamiques. De telle sorte que cette nouvelle polémique donne le désagréable sentiment d’assister, non à un véritable débat sur les droits des femmes, mais, selon les mots du philosophe Étienne Balibar, à une énième lutte de prestige entre deux pouvoirs mâles qui tentent de contrôler les femmes musulmanes, l’un pour le compte de l’autorité patriarcale enveloppée de religion, l’autre pour le compte de l’autorité nationale enveloppée de laïcité.

Une autre question, tout aussi cruciale, est de savoir si le «risque de trouble à l’ordre public» est une raison suffisante d’interdire le port d’une tenue religieuse. Déjà, en 1905, en réponse au député Charles Chabert, qui réclamait l’interdiction de la soutane au prétexte –entre autres– de protéger les prêtres d’éventuelles réactions d’hostilité et d’affaiblir leur prestige auprès de la population, Aristide Briand en personne refusait qu’on légifère pour ne pas encourir le reproche d’intolérance et même s’exposer à un danger plus grave encore, le ridicule de vouloir, par une loi qui se donne pour but d’instaurer dans ce pays un régime de liberté au point de vue confessionnel, imposer aux ministres des cultes l’obligation de modifier la coupe de leurs vêtements. Un siècle plus tard, les termes de l’équation juridique ne sont guère différents, surtout si l’on considère l’édifice jurisprudentiel qui garantit aujourd’hui l’équilibre entre protection de l’ordre public et respect des libertés fondamentales. Premièrement, le risque de trouble à l’ordre public doit être réel et grave. Deuxièmement, les atteintes portées aux libertés fondamentales au nom de la sauvegarde de l’ordre public doivent être nécessaires, adaptées et proportionnées, y compris pendant la mise en œuvre de l’état d’urgence. En termes clairs, il faut que la menace alléguée soit suffisamment plausible pour justifier une mesure exceptionnelle, et suffisamment grave pour craindre un débordement des forces de l’ordre.

Sachant que le port du burkini n’a jamais déclenché en France ni ailleurs de scènes de violence incontrôlable, il est permis de douter de la vraisemblance du risque invoqué pour justifier son interdiction et, par conséquent, de la légalité des arrêtés municipaux calqués sur l’exemple cannois. Mais au-delà de ces considérations proprement juridiques, force est de constater que le fait d’associer le port d’une tenue islamique à un risque de trouble à l’ordre public envoie un message politique désastreux. D’une part, parce que cela laisse entendre que la responsabilité des violences prétendument redoutées incomberait en définitive à la «provocatrice», et que l’élément déclencheur de la violence serait sa tenue en elle-même et non l’intolérance des agresseurs. D’autre part, parce que cela rend totalement inaudible le discours des élus qui saluent à juste titre le sang-froid des Français après la série d’attentats qui a frappé le pays, en suggérant qu’il leur suffirait désormais d’être exposés à la vue d’une tenue à connotation religieuse pour succomber à la tentation du lynchage.


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