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De la mégère à l’odalisque


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C’est une thèse de doctorat, en littérature comparée et études de genre. Elle a été soutenue à Austin, Texas, puis publiée, par les presses universitaires de l’État, en 1999. Elle n’a pas été traduite en langue française. On ne sait pourquoi. Mais, traduit, le titre en serait : Représentations occidentales de la femme musulmane : De la mégère à l’odalisque. C’est que Mohja Kahf, une Syrienne-Américaine, comme on dit là-bas, a épluché les littératures européennes, de l’an 1000 à 1900.

Sa première surprise fut de s’apercevoir qu’en l’an 1000, donc, la chrétienté médiévale, dans ses chansons de geste — telle la Chanson de Roland, célébrissime poème des affrontements de Charlemagne et des Sarrasins ou plus tard, la poésie courtoise — ne se représentait pas, mais alors pas du tout « la musulmane » selon le cliché qui nous paraît immémorial d’un femme voilée, soumise et enfermée.

En fait, jusqu’à la Renaissance, les Espagnols, les Français ou les Anglais évoquent tout le contraire : une reine puissante, une géante, « à la sexualité intimidante ». Elle va mener des guerres, faire de la politique, sauver (ou perdre) le protagoniste du récit. Le déroulé type est celui d’une noble musulmane qui tombe amoureuse d’un captif chrétien, le séduit, le libère ou l’aide dans une bataille épique. À la fin, bien sûr, elle transfert le trésor des siens dans le camp de son amoureux et, surtout, pratique l’obéissance et le silence, comme autant de signes de la réussite de sa conversion…

Le sujet du livre, le titre le souligne, est bien la représentation que l’on trouve dans les grands textes, et qui ne nous dit que très peu de choses de la réalité d’une condition féminine en terre d’islam. Mais notre auteure se demande, bien sûr quand et comment ce cliché a été retourné du tout au tout, au point d’en devenir un stéréotype mondialement admis, y compris chez les musulmans eux-mêmes.

Pour faire bref, c’est avec les Lumières que l’Europe va transformer « la musulmane » en femme-victime. Il ne se passe évidemment rien de particulier dans le monde musulman qui expliquerait un tel retournement. Mais le Nord, lui, est en ébullition : l’or — triangulaire ou  tiré des génocides américains — coule à flots, et la puissance économique et militaire commence à changer de bord autour de la Méditerranée. Une autre évolution importante a lieu : le rapport de genre, en Europe, s’embourgeoise. L’esprit prérévolutionnaire rejette le modèle aristocratique qui voyait les grandes dames participer, tout de même, à la vie du monde. Il s’agit maintenant que les épouses restent à l’intérieur, ne s’occupent que du ménage et de la cuisine. C’est le rêve, bourgeois, qu’embrasse Rousseau, par exemple. Comme ses contemporains, il va expliquer à Montalembert qu’une femme enfermée dans sa cuisine, avec un jardin cerné de hauts murs, sera beaucoup plus heureuse chez lui que chez un « despote oriental » (une autre invention de l’époque), car lui, Rousseau, est tellement plus bonhomme !

Il fallait un contre-modèle pour faire accepter aux Européennes leur nouveau destin. Les effrayer. La Révolution va entériner et faire triompher cette façon de penser — guillotinant une Olympe de Gouge au passage. Curieusement, à la fin du XIXe siècle, « l’Orientale », sera réduite à une « Autre », aussi irréductible qu’inassimilable. À la grande différence de l’époque médiévale, jamais, chez les romantiques, pourtant avides de sauver « les musulmanes » à coup de canon et de colonisation, une « Odalisque » ne pourra s’intégrer à la « société civilisée ». Pas même dans le Comte de Monte Cristo d’Alexandre Dumas.

La chose vaut tout de même d’être remarquée.

Toujours en 1999, Jane Birkin et l’orchestre  Djam and Fam, aux musiciens d’origine algérienne, donnaient la première d’Arabesque, dont ce poème provençal du XIVe siècle, L’Amour de moi.

https://youtu.be/jQmyAu8ZI_o


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