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De la couleur des sionismes


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Le correspondant du Monde à Jérusalem rapporte le 9 septembre une affaire aussi triste que ridicule. Yaïr Nétanyahou, ci-devant fils du Premier ministre de l’État hébreu, a publié sur Facebook une — très mauvaise — caricature qui reprend les clichés de l’antisémitisme du monstrueux XXe siècle.

On y voit le philanthrope George Soros tenant la planète au bout d’une canne à pêche, aux côtés d’un gros lézard évidemment reptilien, de ce qui semble être un complotiste « illuminati », ainsi que de différents personnages de la politique israélienne, dont Ehud Barak et… l’ancien concierge de la résidence de M. Nétanyahou père. C’est que l’ex-employé est un acteur clef dans une enquête sur les frais de bouche du Premier ministre. L’épouse de ce dernier sera bientôt inculpée de détournement de fonds publics, vient d’annoncer le procureur général. Mais le geste rageur du fils outré n’est pas passé inaperçu.

Qu’Ehud Barak ironise en demandant « Est-ce génétique, ou s’agit-il d’une maladie mentale soudaine ? » est dans l’ordre des choses. Plus gênants sont ceux, outre-Atlantique, qui se sont empressés de saluer et retweeter le post : rien moins que l’ancien leader Klu Klux Klan, David Duke, et ses amis. La presse israélienne découvre horrifiée que le site néonazi The Daily Stormer qualifie le Premier rejeton de « vrai frère » (sic), et se livre à des sarcasmes aux pestilentiels relents de godillots moisis récemment sortis du placard.

C’est que le dessin, à peine retouché, vient de chez eux. Enfin, de la fachosphère, où il est en vogue depuis quelques années. À la vraie fausse candeur goguenarde de ceux-ci, répond l’embarras des défenseurs, sinon du fils, en tout cas de la politique du père. Comment le jeune Nétanyahou a-t-il pu tomber si bas ? Le journaliste du Monde, au ton nettement plus détaché, relève incidemment que cela fait un moment que le fils de partage les objets de détestation de la très kaki alt-Right, en vrac : l’Union européenne, le mouvement Black Lives Matters, la campagne BDS et, bien sûr, le trop démocrate Soros — sans parler « des Arabes », cela va sans dire.

Le jeune homme de 25 ans s’est déclaré grand fan de Donald Trump devant l’intéressé. Il n’a pas dû être déçu quand Washington a nommé David Friedman son nouvel ambassadeur à Tel-Aviv. Dans Orient XXI, le 17 mars, Sylvain Cypel rappelait que Friedman — avec Trump et le père de son gendre Jared Kushner —, est un des généreux donateurs de la « Zionist Organisation of America (ZOA), dirigée par Morton Klein, qui entretient d’excellentes relations avec le mouvement politique dit “suprémaciste blanc” incarné par le site Breitbart News et son dirigeant, Steve Bannon ».

Il précise qu’ « Elle est également proche des milieux évangélistes “sionistes chrétiens”, dont l’une des figures les plus marquantes est Pat Robertson, fondateur de la Christian Coalition of American, qui a multiplié les propos racistes envers les musulmans. » Un tout petit monde de millionnaires, en somme, mais plus rarement caricaturés, ceux-là. Ajoutons qu’Andrew Breitbart, moins riche, mais créateur éponyme du site, avait conçu l’idée de son média lors d’un voyage dans l’État hébreu, selon son propre témoignage.

Une certaine gauche américaine, qui a bien remarqué ce peu ragoûtant panier de crabes, parle depuis la campagne de 2016 de « White Zionism », de « sionisme Blanc », pour désigner l’alt-Right. Sur la scène états-unienne, l’expression est évocatrice. À telle enseigne qu’interrogé le 16 août dernier par la télévision israélienne Channel 2, Richard Spencer — l’organisateur des défilés aux flambeaux de Charlottesville — a soutenu à son intervieweur médusé qu’en tant que citoyen israélien, il devrait voir d’un bon œil le projet de créer un État réservé aux Blancs. Et qu’il se définissait lui-même comme un « White Zionist ».

Celui qui se targue d’avoir inventé l’expression « alt-Right », reprend donc à son compte, et pas seulement par bravade, cette formule de « sionisme Blanc ». Au Likoud, choc et stupeur, embarras et rhétorique alambiquée pour tenter de conjurer les mots.

Un peu d’histoire nous montre pourtant qu’il n’y a rien de neuf, sous le soleil terne des haines recuites. Le 15 septembre 1939, déjà, Drieu La Rochelle notait dans son sinistre Journal qu’il souhaitait mourir « antisémite (respectueux des juifs sionistes) » (sic). Non sans logique, puisque le projet de Theodore Herzl, au XIXe siècle, n’était jamais qu’un projet nationaliste. Il fut conçu au cœur d’une Europe qui jetait les bases des siens, de nationalismes, et dont on a pu voir les résultats quelques décennies plus tard : deux guerres mondiales et des massacres sans fin.

On pourrait donc répondre à Ehud Barak que, non, ce n’est assurément pas génétique, ni même « culturel », mais que l’atteinte est tenace, voire chronique, et que le traitement devient véritablement urgent.

En 1974, Gil Scott Heron et Brian Jackson publient Winter in America. Écrit sur fond de crise économique et sociale, particulièrement chez les Afro-Américains, l’album fut ignoré par la critique à sa sortie. Mais le monde musical saluera plus tard un travail devenu un classique, ne serait-ce que par son immense influence.


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