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National-libéralisme

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National-libéralisme

C’est un concept qui ne fonctionne pas si mal et que défend Jean-François Bayart. Il le nomme National-libéralisme, et s’en sert pour décrire l’organisation politique à l’œuvre dans la mondialisation, qu’il fait commencer au XIXe siècle, voire plus tôt. Il le définit comme un « idéal type », au sens wébérien. C’est-à-dire qu’aucun pays ne l’incarne complètement, mais que chacun l’applique en accentuant tel ou tel aspect, selon son histoire propre.

Au lieu d’opposer l’économisme à l’État-nation, Bayart envisage que les deux marchent ensemble, se nourrissant l’un l’autre et formant le côté d’un triangle, dont le troisième angle est « l’invention de la tradition« . Il donne en exemple le camembert. Oui, le fromage. En fait, il a été créé lorsque le chemin de fer a relié la ville normande de Camembert aux grandes halles parisiennes du XIXe. Cette pure création du marché et de la technologie — à vapeur — est devenue, depuis, un emblème identitaire, tant régional que national.

Bayart illustre son propos avec l’Europe et la Méditerranée. Mais il est facile de se souvenir que la colonisation fut conduite, notamment, au nom de l’absence d’organisations nationales, sous le prétexte d’en créer, quitte à réprimer les existantes. On peut aussi évoquer l’Arabie Saoudite. C’est parce que Londres en avait assez d’avoir à négocier des droits de passages dans chaque port de la mer Rouge que ses services de renseignements ont envoyé John Philby (le père) organiser la péninsule. Philby juge bon de soutenir la maison Saoud et ses alliés wahhabites, juste après la chute du califat ottoman, qui les avait longuement combattus.

Les trois angles du triangle sont là parfaitement réunis : l’État-nation, le capital — pétrolier — et la pseudo-tradition. Les États modernes furent donc créés pour les besoins du marché. Même le KGB, pardon, le FSB, s’y rend, après avoir fait massacrer le tsar. La postmodernité, selon Bayart, reste dans cette continuité. Tout en déléguant certains de ses pouvoirs à l’entreprise, jamais l’État n’a autant surveillé et contrôlé les flux de capitaux. Et si l’argent circule, les populations sont sédentarisées. Le marché du travail, celui-là, est régulé. Par les frontières.

Ici, Achille Mbembe revient à l’idée, lorsqu’il rappelle que le capitalisme moderne a pris sa forme actuelle dans les plantations caribéennes et américaines, et que la division du travail y a été établie autour du concept de race. Tout tend à lui donner raison. Même l’aventure sioniste en Palestine, où le grand capital — avec les messianistes protestants — veut se débarrasser de ceux qu’il considère comme des nomades, mais un peu européens quand même, dans un ghetto qui aura la particularité d’être autogéré. Shlomo Sand et Yakov Rabkin nous ont montré comment une fausse tradition, et même une nouvelle langue ont été inventées pour l’occasion.

Dans ce grand zonage de la division du travail, l’Asie est vue comme l’atelier du monde — le XVIIIe européen saluait déjà la Chine à cet égard — et l’Afrique comme le gisement des ressources naturelles — le tellurisme va bien avec les préjugés mis en jeu. Ainsi, une candidate à la présidentielle française déclare benoîtement voir dans le Continent une « gigantesque » réserve de matières premières dotée de « centaines de millions de jeunes » pour l’exploiter.

Et si les États locaux faillissent à la tâche, elle interviendra. Air connu, entonné par les nostalgiques de l’OAS. Il est probable qu’elle considère le cas russe comme à la charnière. Elle en accepte l’argent du gaz, tandis que les théoriciens de son parti sont persuadés que leur « ferment intellectuel » (sic), donc le leadership, restera en Europe latine. C’est, en tout cas, la grande idée du national-russisme, depuis 40 ans. Ne déplaise à ce petit monde, l’imperium, lui, est bien parti pour rester anglo-saxon, comme le capital.

Jean-François Bayart résume son idée ainsi : « le national-libéralisme, c’est le libéral pour les riches, et le national pour les pauvres ». On pourrait ajouter : et le fondamentalisme pour tous. Bref, dimanche prochain, nous saurons si la France est encore un peu riche, ou déjà pauvre. En 1979, le groupe britannique The Clash enregistre son mythique album London Calling. Explorant plusieurs genres musicaux, il dénonce l’état social de l’Angleterre, comme avec la ballade aigre-douce Lost in the Supermarket.


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