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Piketty et sa vision du capitalisme


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Et ce matin, dans le Monde des Bisounours, une fois n’est pas coutume, on va s’intéresser à l’économie et à un best-seller qui a fait couler beaucoup d’encre : le Capital au XXIème siècle de Thomas Piketty.

Alors, il a fait couler beaucoup d’encre à plus d’un titre, ce livre, parce qu’il fait près de 1000 pages, c’est une somme et une somme impressionnante en partie parce qu’il regroupe près de 30 ans de travail sur les données brutes fiscales d’une vingtaine de pays, depuis le XVIIIème siècle jusqu’à aujourd’hui, pour avoir une vision d’ensemble, sur un temps long, de ce qu’avait été le capitalisme. Il en tire trois constatations : jusqu’à présent, par manque de travail de fond sur des données pas toujours existantes ou facilement compilables, tous les économistes sont partis d’intuitions théoriques plus ou moins colorées par leur philosophie politique plutôt que le contraire. C’est assez juste, on peut difficilement le nier, même si Thomas Piketty lui-même ne sort absolument pas de l’ornière. Je n’irais pas, et de loin, jusqu’à le qualifier d’économiste de gauche, comme mon ami Reddouane et ce, d’autant moins qu’il est très apprécié en particulier aux États-Unis et au Japon, tous pays qu’on saurait difficilement qualifier de chantres du communisme, mais bon… Je vais vous dire, pour moi, il serait même plutôt conservateur borderline classique que ça ne m’étonnerait pas plus que cela, mais passons.

Sa deuxième constatation est la suivante : sur le long terme, on constate une loi, qu’il qualifie d’ailleurs de relation comptable, le taux de croissance des revenus du capital serait durablement et en tendance supérieur au taux de croissance du PIB, du fait que le rendement sur le capital serait supérieur au rendement sur le travail. Et cette loi s’appliquerait de manière constante, hors chocs externes, tels qu’une guerre, par exemple qui relancerait la croissance. Les inégalités ne feraient donc inévitablement que se creuser, entre ceux qui détiennent le patrimoine et ceux qui, travaillant, n’ont aucune chance significative, hormis pour une poignée d’entre eux constituant l’exception, de s’enrichir par le travail.

Oui, non, ça marche pas Yolandi, tu constitues, à tous points de vue, une exception. Pour le reste d’entre nous, ce serait plutôt binaire. Ou tu fais partie des beautiful people qui ont un patrimoine au départ

Ou, hors période de croissance suivant immédiatement une guerre par exemple, on n’a aucune chance réelle de s’enrichir. Le contraire du rêve américain, quoi.

La deuxième loi qu’il expose (et qui constitue sa troisième constatation d’envergure) dit que le coefficient capital/revenu  dépend du taux d’épargne et du taux de croissance. Ça paraît simple dit comme ça, dans les détails, c’est plutôt contre-intuitif. En gros, et en paraphrasant, si un pays épargne une proportion de son revenu indéfiniment et si le taux de croissance de son revenu national est constant, alors son rapport capital/revenu tend à se rapprocher de plus en plus de capital/revenu = épargne/taux de croissance, puis se stabilise à ce niveau. Sauf que j’imagine mal comment on peut théoriser à partir de taux d’épargne et de croissance non seulement constants mais donnés, mais passons, j’ai dû mal comprendre, sans doute. Quoi qu’il en soit, il en déduit la chose suivante : sur le long terme, le capital est de retour quand la croissance faiblit. Ou dit de manière plus précise, le rapport capital/ revenu de long terme est égal au taux d’épargne que divise le taux de croissance de l’économie. Ce qui, pour les besoins de l’analyse des crises immédiatement passées et à venir, signifie que comme la croissance est nulle ou presque, le capital et donc, les inégalités, ne vont faire que croître jusque dans les proportions atteintes au XIXème siècle, à moins soit d’une crise exogène, telle qu’une bonne grosse guerre mondiale, soit d’une imposition progressive mais lourde sur le capital qui doit impérativement, pour être efficace être mondiale.

L’intérêt du travail de Piketty est d’une part, son énorme compilation de données, qu’il a d’ailleurs mis à disposition de tous, chercheurs et néophytes de manière fort élégante sur un site annexe de son livre que je vous invite à compulser si vous souhaitez aller plus loin. D’autre part, il a tenté de faire l’analyse globale de ce que seraient, sur une longue période, les tendances naturelles du capitalisme. Ce faisant, il a malgré tout simplifié pas mal d’éléments qui rendent son analyse critiquable parce qu’elle constitue une vision trop large. Ainsi, sa définition du capital est relativement étonnante et finalement floue : il ne compte que les revenus plus le patrimoine des individus. En fait, elle correspond plus à ce que l’on peut appeler richesse qu’autre chose et exclue presque entièrement l’entreprise, qui n’est prise en compte qu’en tant qu’elle appartient à des personnes (chez qui elle sera alors comptabilisée). En ce sens, comme dans sa manière de penser le système de marché comme étant neutre en dehors de crises exogènes, sa manière de percevoir le capitalisme est assez classique et va à l’encontre de ce qui a été théorisé sur l’importance de l’entreprise et les conflits de distribution salariales qu’il n’aborde même pas du tout, puisqu’il regarde des tendances de fond, qu’il cherche à décoreller des idéologies… Sans se rendre compte que ce faisant, il est lui-même assez marqué idéologiquement. Au résultat, si les mouvements du genre des 99 % comme les grands capitaines d’industrie américains apprécient cet ouvrage et ce théoricien, c’est parce que certes, il analyse les inégalités. Mais en le faisant d’un point de vue purement scientisé sur des données historiques pléthoriques analysées parfois à la grosse, il gomme l’importance de notions pourtant sociologiquement fondamentales comme, tout simplement, la classe sociale ou bien l’aliénation au travail au profit de tendances venant de l’analyse de la rente et de l’héritage, hors domination sociale et culturelle.

Oui, ça n’est qu’à propos de l’argent et du capital, comme si les conséquences sur les populations étaient non pas accessoires, mais presque. En tout cas, non en mesure de réinfluer sur des équations perçues comme constantes hors problèmes exogènes (jamais considérés comme étant peut-être partiellement justifiés par les événements économiques). Mais son intérêt et qui explique tout aussi bien que chacun s’intéresse à Piketty, c’est que le constat qu’il fait au départ, pour biaiser qu’il paraisse, à savoir que le rendement du capital est supérieur au rendement du travail est hélas vrai. Et dans des proportions suffisamment conséquentes pour qu’aucune des stratégies actuellement déployées par aucune des puissances mondiales ne permettent d’éviter une nouvelle crise très vite, dont les conséquences seront pour le coup très réelles sociologiquement.

À tout le moins a-t-il le mérite de postuler la nécessité de cesser l’austérité et de re-réfléchir le rapport au capital, de plus en plus perverti, sous peine d’arriver à une situation encore plus ubuesque.


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