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Éloge de l’impur


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Je ne sais pas pour vous, mais j’ai le sentiment d’être submergée de gens convaincus mordicus non seulement d’avoir raison, ce qui est d’une banalité affligeante et nous affecte tous, mais surtout de détenir le Vrai, le Bon, le Pur. Et bien sûr d’être les seuls. Alors Pur tout, hein, et surtout n’importe quoi : pureté ethnique, pureté religieuse, pureté nationale, pureté morale, on en a la nausée rien qu’à les écouter, tous ces grandiloquents persuadés d’être du bon côté d’une barrière infranchissable. Et voilà, on y revient, à mon horreur de la ligne tracée qui sépare le bon frère de l’ivraie.

Pendant ce temps-là, des valeurs morales, on n’en déborde pas. La fraternité, l’humanité ne sont pas ce qu’il y a de plus répandu. Les migrants morts ou menacés de l’être se comptent par dizaine de milliers, et le bon sens fait soupçonner qu’ils sont plus nombreux que ce que n’en révèlent près de 50 pages de listes allemandes. L’esclavage fleurit, non seulement là où sévit Daech, et par exception mais aussi en Lybie, juste à côté et par milliers. Et tandis que quelques-uns s’égosillent d’horreur, la plupart hoche la tête d’un air grave et retourne à leur rôti.

On se pose la question du spécisme comme mode de classification valide du monde, mais les hordes de femmes qui témoignent du harcèlement et des agressions qu’elles subissent sont pointées du doigt comme l’invasion barbare qui va détruire toute stabilité et tradition. Les enfants grouillent dans nos rues, le regard vide de violence et de colle, et on s’inquiète du potentiel Tcharmil. Bref, on marche sur la tête, mais avec le sentiment de la rectitude, c’est proprement délirant.

Et on se ment, bien sûr, tout le temps. Comment fait-on, je ne sais pas trop, seulement voilà. On se réjouit de revenir au sein de l’Afrique, mais y a trop de noirs aux feux rouges. On s’indigne de la corruption, en glissant un billet pour faire simple au besoin. On voue aux gémonies l’informel sans déclarer sa femme de ménage. On fait la prière et on insulte l’homosexuel ou bien la fille trop légère, la haine justifiée par un divin dévoyé qui n’en demandait pas tant. Mais on est Purs.

Loin de l’influence : de l’Occident, de l’Orient, de l’Afrique, du Juif, des Illuminatis, du Grand Capital, de l’Autre en général et de la Décadence Morale qui fait que rien ne va plus, ma bonne dame. C’est terrifiant, personnellement, je ne vois pas trop dans quelle pré de tradition bien vécue l’herbe serait plus verte au point que tant de mesquinerie et de sentiments racrapotés pourraient mener au Bien.

Et puis bien sûr, on objective. Remarquez, pour déshumaniser l’autre, c’est pratique : la moitié du boulot est fait, s’il est objet, il n’est pas vous, seuls sujets d’un monde projeté à l’extérieur de soi. Alors on veut renforcer la cohésion sociale en valorisant le capital humain. On parle développement durable par l’emploi temporaire. Et la culture se défend d’être vaine en expliquant qu’elle rapporte du pognon.

Mais franchement, rien de tout cela ne m’effarerait tant si l’on acceptait alors de nous voir tels que nous sommes : impurs, imparfaits, luttant pour respirer quand l’angoisse nous rappelle à notre mortalité, vivant de désirs et de peurs inavoués. Bien sûr, qu’on est impuissants à changer les choses, l’horreur nous échappe, on est tellement nombreux à être seuls ! Seulement il faut, justement parce que le monde est trop vaste peut-être, et qu’il nous échappe, que le Bien, lui au moins, soit du côté des Justes, c’est-à-dire nous, c’est-à-dire pas l’autre qui cumule sur sa pauvre tête de turc toutes les culpabilités.

Pourtant, les pierres les plus précieuses sont les plus impures : quel que soit le cristal, c’est la scorie qui fait la couleur. Et le ruby sang de pigeon, moins solide, moins pur et cent fois plus vibrant, vaudra toujours plus que le froid diamant du sang qu’on s’échange à bas prix en gage d’amour américa-mécanisé.


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