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De la permanence du mythe au Maroc


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Dernièrement, une scène filmée au Maroc, à Moulay Ibrahim près de Marrakech, en 2016 soit au XXIème siècle, a horrifié les internautes. Un chameau est sauvagement massacré à la hache par une foule en transe, et dévoré cru, devant le regard des autorités locales qui encadraient l’événement.

Ces rituels archaïques, condamnés et stigmatisés aussi bien par la tradition que par la modernité, parmi tant d’autres pratiques et mythes au Maroc comme la sorcellerie, les superstitions, les sacrifices rituels de coqs et d’autres animaux, démontrent la persistance et la permanence du mythe, à une époque où la modernité entend ou prétend déconstruire ces représentations qu’elle juge irrationnelles, barbares et archaïques.

Or, loin d’être irrationnel, l’imaginaire, le mythe, en plus d’être une manifestation d’un inconscient collectif, est une représentation du monde, qui entend assimiler le réel et l’angoisse qui lui est inhérente, l’angoisse du « temps » et de la « mort ». Le mythe est qu’on le veuille ou non un substrat constitutif de la nature humaine auquel la modernité n’échappe pas, car c’est l’ « imaginaire » qui crée le monde en tant que « représentation« , ainsi que le « sujet » qui l’appréhende.

Gilbert Durand, l’un des pères de la sociologie de l’Imaginaire, propose un concept intéressant et révolutionnaire, puisqu’au lieu d’analyser le « sujet » anthropologique ; « sujet » du latin « subjectus » qui signifie « Soumis, assujetti, placé en dessous » ou l’ « objet » anthropologique ; du latin « objectum« , c’est-à-dire ce qui est placé devant ; Durand propose le concept de « trajet » anthropologique, en d’autres termes, le prisme existant entre les deux. Dans cette perspective, les mythes sont des complexes « vivants » de représentations, d’archétypes, et de symboles, qui interagissent de manière dynamique, et qui donnent sens au monde. C’est l’imaginaire d’un peuple, d’une ethnie ou d’une tribu.

Loin d’être monolithique, l’imaginaire d’une société dans une perspective durandienne est pluriel, et s’articule autour de trois régimes de mythes très distincts, voir antinomiques, qu’il s’agira de manière très succincte de distinguer.

Premièrement le régime « diurne » ou « héroïques« . L’imaginaire y est construit de manière à appréhender la mort comme étant « autre« , comme étant le « mal » et l’ « ennemi« . C’est les mythes du chevalier qui combat le dragon et les forces des « ténèbres« . C’est l’archétype du guerrier et du berserker qui méprise la mort, mais aussi de l’envol et de l’ascension qui va de paire avec l’angoisse et la crainte de la chute. C’est un régime solaire, où les divinités dominantes sont essentiellement masculines !

Le deuxième est le régime « nocturne » composé de deux structures. La première est celle des mythes « mystiques« , où l’euphémisme, permet la minimisation du mal résultant de tel ou tel phénomène, l’euphémisme étant l’une des modalités d’adaptation de la psyché humaine devant le mal ou l’horreur. La mort, le mal et l’horreur, ne sont pas combattus, mais assimilés et intériorisés. C’est la perception de la nuit, non pas avec le regard du jour mais avec un regard nocturne, lunaire, érotique, sensoriel et charnel, où le rituel sacrificiel est central.

Enfin, la structure « dramatique » ou « synthétique« . Dans ce paradigme, l’imaginaire se tient du coté de la mort et du temps, et lève de manière volontaire la contradiction. Il s’agit d’intégrer la mort et le temps dans le « cycle« , puisque la mort est perçue comme un chemin vers la renaissance ou la résurrection. La logique du « cycle » est chargé d’un symbolisme cosmico-vital, car le refus du temps linéaire exprime le refus de l’éloignement des commencements et de la béatitude primordiale. C’est la logique des saisons où le chaud succède toujours au froid, le jour à la nuit, la lumière aux ténèbres, la vie à la mort. C’est aussi pour l’anecdote la matrice des productions hollywoodiennes, où le mal commence par dominer, puis le bien finit toujours par l’emporter.

Ainsi, avec cette grille de lecture, il est possible de déconstruire le code même du Logos et de la modernité et d’en démontrer la fragilité. Car les mythes « héroïques » du régime « diurne« , sont en réalité la matrice qui a fait émerger la « modernité« , qui n’est au final qu’une forme sophistiquée et contemporaine d’expression du régime « diurne« .

Car quand le « Logos » entame sa propre démythification à partir de Platon jusqu’à nos jours, dans l’inconscient collectif, en profondeur, il reste toujours les deux structures de mythes du régime nocturne qui agissent en sous-terrain. Le régime « mystique » est certes éjecté de la sphère de la rationalité, mais il continue néanmoins de nous transcender, soit de manière inconsciente, soit de manière consciente dans les strates les plus archaïques de notre société.

Ce qui explique que dans le Maroc du XXIème siècle, une bourgeoise en apparence moderne peut très bien pratiquer la sorcellerie dans l’espoir de garder son mari sans que cela ne choque outre mesure. Qu’un citoyen habillé de manière moderne et en apparence intégré au paradigme moderne peut, à l’occasion d’un rituel archaïque, participer au démembrement d’un chameau en place public dans une transe dionysiaque. De même, la prolifération de désenvouteurs et autres sorciers dans nos sociétés, vient renforcer l’idée que le régime « nocturne« , a survécu non seulement à la tradition mais également au rouleau compresseur de la modernité.

Enfin, le simulacre de « djihadisme » dont souffrent nos sociétés musulmanes, est au final une forme d’irruption de certains aspects du régime « diurne » ou « héroïque« , non retenus par le « Logos » et la « modernité« , tels que l’aspect guerrier, cruel, viril et olympique, qui finissent par remonter à la surface à travers des phénomènes de barbarie et d’ultra violence sous couvert de sacralité et de lutte radicale contre le mal.

C’est l’un des nombreux paradoxes de l’archéomodernité marocaine, qu’il serait dangereux d’ignorer.

Mais ce fut également le cas du national-socialisme dans cette Allemagne éduquée et civilisée, où dominait la rationalité, dans cette Allemagne de Kant et Hegel, où le nazisme, a puisé ses racines dans les mythes « héroïques » païens, même si des aspects nocturnes étaient également présents comme le culte du « soleil noir« , le « Swarze Sonne« .

Ainsi, la sociologie moderne analyse en priorité la partie rationnelle des constructions sociales (Etat, lois, constitutions, religions structurées,…) et semble de plus en plus ignorer l’immense système de mythes, d’archétypes et de symboles qui s’expriment toujours à travers nous et malgré nous dans un contexte en apparence moderne.


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